La filière photovoltaïque française vue par Marc Jedliczka, directeur d’HESPUL

Marc Jedliczka - hespul

Interview issue du blog Milk de sun.
Quatre questions à… Marc Jedliczka, directeur d’HESPUL.

 

Huit ans après le premier Grenelle de l’Environnement, les énergies vertes ont-elles encore la cote ? Pourquoi le photovoltaïque, en plein essor mondial, semble-t-il peiner à s’imposer en France ? Quelles sont actuellement les défis de ce secteur ?

Dans le cadre de mes responsabilités nationales au sein du CLER, j’ai participé personnellement aux groupes de travail du Grenelle, mais aussi au débat national sur la transition énergétique. Selon moi, ce qui bloque en France, clairement, c’est le nucléaire. Cela en deviendrait presque caricatural, il y a un aveuglement complet qui fait que le moindre kWh de photovoltaïque ou d’éolien pose problème au nucléaire et qu’ils ont les moyens de l’empêcher.
Ce n’est pas le seul problème, mais c’est quand même le principal, et c’est décliné de diverses manières, notamment à travers question des réseaux. D’un point de vue très pratique et opérationnel, les réseaux sont gérés par ERDF comme si cela ne fonctionnait que dans un sens, comme si leur fonction de collecte des productions décentralisées n’existait pas. Encore aujourd’hui, on dirait que le réseau est fait uniquement pour distribuer de l’électricité nucléaire.
Derrière cela, il y a aussi des verrous techniques, juridiques, mentaux, socio-culturels… Le nucléaire a pris toute la place, y compris au niveau des ingénieurs. Le nucléaire était un très gros recruteur pendant de nombreuses années dans les meilleures écoles d’ingénieur. C’est en train de changer, aujourd’hui la représentation qu’on se fait des ingénieurs dans le nucléaire n’est plus la même, mais ils sont en place. Au niveau politique aussi, il y a une forme d’aveuglement. En France on découvre actuellement avec les déboires d’Areva la fragilité du nucléaire en tant qu’industrie, quelque chose qui pour moi était une évidence depuis longtemps.

La Ministre S. Royal a annoncé le 13 février 2015 la mise en place d’actions spécifiques au photovoltaïque afin de favoriser le développement des énergies renouvelables et la création d’emplois verts. Cette annonce fait pourtant suite à la baisse de 1,5-2% des tarifs de rachat annoncée pour le 1er trimestre 2015, et au bras de fer engagé par le Sénat concernant le projet de loi sur la transition énergétique. Le secteur photovoltaïque français souffre-t-il d’un manque de cohérence et de lisibilité ?

Vous l’avez très bien résumé, il y a des pas en avant qui sont faits pour le développement de ce secteur, en partie sous la pression de la base, et en partie aussi parce qu’il y a des instructions européennes, des plans nationaux d’action sur le renouvelable. Mais on voit bien qu’il y a malgré cela une réticence permanente. D’ailleurs, avant même de parler de renouvelable, cela s’est déjà vu sur l’ouverture des marchés de l’électricité. C’est une directive qui date de 1996, mais en réalité elle n’a abouti qu’après 10 ans de discussion. À l’époque en France, gauche et droite confondues ont freiné des quatre fers pour que cela n’aboutisse pas, et quand la directive a finalement été imposée en 1996 avec obligation de transposition dans les 2 ans, la France a attendu 2000 pour la transposer. Avec deux ans de retard… Et paradoxalement, c’est cette loi d’ouverture des marchés qui a introduit les tarifs d’achat et les appels d’offre, mais avec des objectifs extrêmement minimes. C’était un peu pour dire « on fait quelque chose », puisqu’à l’époque il y avait un ministre Vert au gouvernement socialiste, donc c’était un peu un cadeau fait aux Verts, mais en même temps on a vu un renforcement du statut social des salariés d’EDF.
Depuis, ça n’a pas beaucoup progressé. Quand on regarde après le Grenelle, les discussions sur les objectifs ont alimenté le plan national d’action de la France vis-à-vis de l’Europe, si on prend le photovoltaïque, 5400 MW ce n’est rien, personne ne demandait cela sauf l’État. Tous les autres acteurs souhaitaient un objectif entre 10 000 et 20 000 MW, ce qui aurait permis le développement d’une filière industrielle. Donc on a en France non seulement un objectif extrêmement faible, mais c’est quasiment un tabou, c’est-à-dire que dès qu’on fait un MW de plus, c’est la catastrophe. Ce que Ségolène Royal a dit, c’est que la France a rempli ses objectifs. On est à 5 GW, donc ça n’est plus la peine d’aider le photovoltaïque ? On met des objectifs aussi bas que possible, et dès qu’on les a atteints, on arrête.
Quant aux appels d’offres, c’est une aberration et, nous avons eu la démonstration que cela coûte plus cher que le tarif d’achat par exemple sur les appels d’offre de plus de 100 kWc où on a vu des tarifs demandés par les opérateurs qui étaient plus élevés que les tarifs existants pour le moins de 100 kWc. On voit bien qu’il y a quelque chose qui ne marche pas.
Il y a un double discours : d’un côte un affichage volontariste, mais dans la réalité toujours plus de complexité. La France a inventé des choses qui n’existent nulle part ailleurs, par exemple l’intégration au bâti obligatoire. Je trouve ça aberrant. Le PV n’est pas là pour assurer l’étanchéité des toitures ou les rénover, c’est fait pour produire de l’électricité. Il y a d’autres mécanismes pour cela.
Autre souci, le problème de l’augmentation très rapide des coûts de raccordement au réseau, à travers le devis fait par ERDF, et à travers les quote-parts des schémas régionaux de raccordement au réseau. Ces coûts importants font que de nombreux projets n’aboutissent pas. On estime actuellement à 50% le taux d’abandon des projets à cause de ces coûts trop importants. Alors évidemment ces informations sont difficile à recouper, parce que l’accès aux données réelles est difficile, mais c’est notre estimation : près de la moitié !
Le système allemand a montré que pour qu’un système soit performant, la clé c’est avant tout la stabilité, mais en France ça change tout le temps et dans tous les sens :  on a eu par exemple entre 2006 et 2010 des tarifs beaucoup trop élevés, à 55 centimes d’euro, avec pour résultat d’attirer les spéculateurs qui ont pourri le système. Ça n’est pas comme ça qu’on construit une filière. Et Ségolène Royal n’est pas très innovante. Elle annonce depuis son entrée au Ministère qu’elle veut relever le T4, ça n’est toujours pas fait, il continue à diminuer. On sait bien que c’est à Bercy que ça coince. C’est aussi une bonne excuse, mais à un moment donné il faut savoir ce qu’on veut, et arrêter de dire qu’on va faire plein de choses alors qu’on ne les fait pas…

Quel est selon vous l’avenir de l’autoconsommation ? Réussira-t-elle à votre avis un jour à s’imposer en France, et sous quelles conditions ?

Selon moi on parle beaucoup d’autoconsommation en France, alors qu’on ne devrait pas. Autant en Allemagne c’est un vrai sujet, qui a émergé en 2009 environ, parce que le coût de production du kWh était très nettement moins élevé que le tarif de vente de l’électricité aux particuliers, quasiment un facteur 2, donc il y avait une logique économique derrière cela. Avec 20GW en parc installé, c’était normal d’en parler.
En France les quelques survivants du moratoire en parlent comme si c’était leur bouée de sauvetage alors que c’est une « planche pourrie ». En fait ils partent du constat objectif que le réseau ne veut pas des renouvelables, mais plutôt que de dire « on va imposer au réseau d’accepter le renouvelable », on dit « puisqu’ils ne veulent pas de nous, on va le faire dans notre coin ». Cela me rappelle vraiment ce qui était le tout début du photovoltaïque en France dans les années 70, le mythe des maisons autonomes, c’est-à-dire « le réseau c’est le nucléaire donc on n’en veut pas » Je connais d’autant plus le sujet que j’habite moi-même dans une maison autonome depuis 30 ans, donc j’en connais parfaitement les avantages et les inconvénients.
Si je me suis tant investi dans la constitution d’HESPUL et dans la bagarre qu’on mène pour le PV, c’est parce que j’ai compris depuis longtemps que le réseau est un outil extraordinaire d’efficacité et de mutualisation qui permet d’optimiser les renouvelables, et c’est bien l’objectif principal. Donc il faut que le réseau accepte le renouvelable.
Je pense qu’il est absurde de parler d’autoconsommation aussi parce que beaucoup de gens qui en parlent ont peu de connaissances sur les lois de la physique, ils arrivent à raconter n’importe quoi et son contraire. Le souci, c’est qu’on est dans une logique de l’offre, avec des vendeurs de batteries, des bidouilleurs d’électronique qui ont conçu des box très intelligentes en apparence mais si cela amène à conclure que l’idéal pour l’autoconsommation c’est de mettre 500 watts sur votre maison alors que la toiture peut accepter 10, 20 ou 30 kWc, c’est complètement idiot : il vaut mieux la couvrir de PV et injecter dans le réseau tout ce qu’on ne consomme pas sur place. Je comprends que tous ces professionnels s’occupent de développer leur activité, mais ce manque de vision globale peut être dangereux.
Dire qu’on va réduire la puissance installée sur les maisons pour faire de l’autoconsommation, c’est d’autant plus problématique qu’en ville le facteur limitant du PV n’est pas le réseau mais la surface au soleil. Donc l’autoconsommation est un débat vraiment biaisé.
Alors est-ce qu’il y a un avenir ou pas… Je dirais qu’il y a un problème de définition de l’autoconsommation. Pourquoi pas dans des logiques d’ilot urbain, d’éco-quartier, de villages… nous pensons que la bonne échelle de réflexion c’est le transformateur de distribution, éventuellement le poste source. Là on a des effets d’échelle qui sont tout à fait intéressants. Parce que l’objectif n’est pas d’autoconsommer au maximum, simplement pour le fait d’autoconsommer, mais au contraire d’optimiser les équipements existants de façon à ce qu’on n’ait besoin d’évacuer que le surplus. Dans cette vision-là, oui on peut penser que l’autoconsommation a un avenir.
Donc nous ne sommes pas contre l’autoconsommation, mais à la bonne échelle. J’ai peur qu’en France on agite ce sujet pour que tout le monde se focalise dessus et ne s’occupe pas du reste. Pour moi c’est une logique de niche : ça a commencé avec le subventionnement seulement des installations hors-réseau dans les DOM TOM, ensuite on a imposé l’intégration au bâti juste pour limiter le développement du PV et le rendre plus cher et maintenant il y a l’autoconsommation. Je le résume en disant que certains notamment dans la haute administration s’en tiennent au discours : « le photovoltaïque, à la niche, rentrez chez vous il n’y a rien à voir ».

Evolution des appels d’offre et tarifs de rachat, concurrence internationale, changements législatifs… Certaines incertitudes persistent quant à l’avenir du photovoltaïque en France. Comment imaginez-vous le marché du solaire photovoltaïque dans quelques années ?

Concernant la concurrence internationale, notamment les fameux « modules chinois », j’ai dit il y a un moment qu’on supplierait un jour les Chinois de nous exporter des panneaux et nous n’en sommes peut-être plus très loin : maintenant, nous voyons qu’ils commencent à installer du photovoltaïque chez eux. Pour eux, l’Europe n’est plus un marché mondial, même un pays comme l’Allemagne n’est pas un marché suffisant.
Selon moi l’Europe est has been de ce côté-là, mais on finira par y arriver en France, on ne peut pas fermer nos frontières. En France, j’ai l’impression qu’on considère que le photovoltaïque ne sera pas l’énergie majeure du 21e siècle et après, alors que toutes les études le montrent. On y arrivera parce qu’on voit bien que la réalité dépasse ce qu’on pouvait imaginer il y a quelques années. Les énergies renouvelables nous apportent chaque jour la preuve du potentiel de ce secteur, en termes de prouesses techniques, de capacités industrielles, d’innovations… C’est une technologie qui me passionne parce qu’elle fait rêver, elle repousse toujours ses limites.
Pour répondre à votre question, je pense que dans dix ans, on commencera à payer le prix du nucléaire, peut-être pas dans le prix du kWh mais à travers les impôts qu’on va payer pour l’assurance.  C’est le contribuable qui va payer. J’espère que d’ici dix ans on aura la vérité sur les coûts de l’électricité nucléaire. On voit que ça commence avec Areva ; c’est inéluctable. Bien sûr il y aura des dégâts sociaux derrière, mais il va falloir les compenser. Il faut que l’électricité coûte cher, ne serait-ce que pour qu’on apprenne à l’économiser.
Pour moi le blocage français n’a aucun avenir, c’est ce que j’ai envie de faire passer comme message, c’est que ceux qui croient qu’ils vont pouvoir empêcher les renouvelables encore longtemps se trompent complètement, et tout ce qu’ils font c’est pénaliser la France, lui faire prendre du retard et au final ça nous coûtera plus cher.
Donc je suis optimiste, parce que le soleil a plus de quatre milliards d’années, on a du silicium pour encore un bout de temps, et aucun indicateur ne laisse à penser que les renouvelables ne peuvent pas fonctionner. Je travaille aussi sur des scénarios à l’horizon 2050, et plus j’y travaille, plus ce qui n’était il y a 30 ans qu’une intuition devient une certitude, parce qu’on a des retours d’expérience, des faits avérés, y compris sur la question de la variabilité des renouvelables. Je préfère ce terme à celui d’intermittence. On voit que même sur des échelles à hauteur de 100% de renouvelables on a les moyens techniques pour pallier ces inconvénients des renouvelables à l’horizon des quinze ou vingt prochaines années, on sait comment faire. Donc je ne vois aucune raison de douter des renouvelables, parce que lutter contre leur développement aura pour seule conséquence de mettre la France hors du jeu, on sera les clients de ceux qui auront compris avant nous que c’était la bonne solution.